Jaques Ellul

Author: Jaques Ellul  

Published: May 15, 2008

Reading Time: 5 Minutes

Troude-Chastenet © L’Europe en formation, n° 315-316, hiver 1999 – printemps 2000 J.

Ellul se souvient avoir découvert Kierkegaard dans sa dix-huitième année : « – Grâce à lui j’ai compris que je ne comprenais rien au vrai désespoir23. » Il deviendra, au fil des ans, un grand connaisseur de l’auteur de Stades sur le chemin de la vie, comme en témoigne sa préface au livre de Nelly Viallaneix24, l’une des meilleures spécialistes de Kierkegaard. L’existence considérée et vécue comme une tension permanente entre deux pôles irréductibles, l’individu pensé comme un être unique – conscient des catégories existentielles et placé sous le regard d’un Dieu fait homme mais qui reste en même temps le « Tout-Autre » –, le saut dans la foi comme seule solution pour sortir de l’absurde, le principe de nonconformité au monde, la critique d’une Église ayant trahi le message originel du Christ, la défense de la personne face au Pouvoir, sont quelques-uns uns des thèmes abordés par le théologien français à la suite du philosophe danois.

Les liens de parenté sont tellement évidents que l’on a pu voir en J. Ellul, non pas un fils spirituel de Kierkegaard mais un véritable frère en l’esprit25.

Si Marx et Kierkegaard sont les deux seuls auteurs dont il prétend avoir lu tous les livres – dans une même perspective libertaire d’ailleurs –, il en existe un troisième, découvert à la même époque, dont il revendique expressément la filiation. Ellul tenait le dogmaticien protestant Karl Barth (1886-1968), autre dialecticien de génie, pour le plus grand théologien du XXe siècle26. Héritier de Kierkegaard faisant de l’obéissance à Dieu la seule source de félicité, Barth aide le jeune converti à penser dialectiquement l’obéissance de l’homme libre à l’égard du Dieu libre.

La scandaleuse révélation de la liberté du Dieu biblique consiste à ne pas écarter le libre-arbitre humain. Dieu est incognito – secret –, mais en même temps il est présent. Dieu est transcendant, mais en même temps il intervient ponctuellement dans l’Histoire, laissant Sa créature libre de son destin. Dieu est le Tout-Puissant mais en même temps, il a choisi la voie de la non-puissance pour s’adresser aux hommes. Dieu est le Père, mais il 23. Entretiens avec Jacques Ellul, 14 octobre 1987. 24. N. Viallaneix, Ecoute, Kierkegaard : Essai sur la communication et la parole, Paris : Cerf, 1979. 25. V. Eller, « Ellul and Kierkegaard : closer than brothers », in Christians and Van Hook, éds., Jacques Ellul : Interpretive Essays, Chicago : University of Illinois Press, 1981, pp. 52-66. 26. Jacques Ellul, Anarchie et christianisme, Lyon : Atelier de création libertaire, 1988, p. 13.

Christianisme, personnalisme et fédéralisme dans l’oeuvre de Jacques Ellul 247 © L’Europe en formation, n° 315-316, hiver 1999 – printemps 2000 est aussi et en même temps, le Tout-Autre. Dieu est Amour, mais il est aussi Justice.

En bref, la pensée barthienne permet à Ellul d’échapper aux différents « ou bien… ou bien » du dilemme des incroyants. Grâce à elle, il peut articuler le « déjà » et le « pas encore », autrement dit la promesse et l’accomplissement. Mais surtout, le théologien suisse lui fait comprendre l’idée centrale d’un message biblique formulé pour l’essentiel en termes dialectiques : la libre détermination de l’homme dans la libre décision de Dieu.

Ces trois auteurs constituent donc l’essentiel de son bagage intellectuel lorsqu’il s’embarque dans l’aventure personnaliste.

Notons toutefois qu’il n’a pas dû rester insensible à la critique de la science faustienne, de la nouvelle religion technicienne, de la vie standardisée et de l’idéologie progressiste, menée par un Oswald Spengler (1880-1936).

Ne partage-t-il pas l’analyse de l’auteur de L’homme et la technique selon laquelle l’homme s’étant dressé contre la nature, c’est au tour de la machine de se révolter contre l’homme ?

« La pensée Faustienne commence à ressentir la nausée des machines. Une lassitude se propage, une sorte de pacifisme dans la lutte contre la Nature. Des hommes retournent vers des modes de vie plus simples et plus proches d’elle ; (…). Les grandes cités leur deviennent odieuses et ils aspirent à s’évader de l’oppression écrasante des faits sans âme, de l’atmosphère rigide et glaciale de l’organisation technique27. » Pour le reste, le chrétien Ellul et l’humaniste Charbonneau sont en désaccord sur tout avec l’auteur du Déclin de l’Occident. Comme ils le seront d’ailleurs également avec l’ensemble du courant « Révolution conservatrice » de l’Allemagne de l’entre-deux-guerres, symbolisé notamment par Ernst Jünger28.

Dans le même sens, Jacques Ellul refuse toute filiation intellectuelle avec Martin Heidegger dont il connaissait, dès 1934, l’engagement nazi29.

27. Oswald Spengler, L’homme et la technique (Der Mensch und die Technik, 1931), Paris : NRF/Gallimard, 1969, p. 167. 28. Sur l’imbroglio idéologique de cette période, cf. Peter Gay, Le suicide d’une République (Weimar Culture, 1968), Paris : Calmann-Lévy, 1993 ; Pierre Bourdieu, L’ontologie politique de Martin Heidegger, Paris : Minuit, 1988 ; et Jean-Michel Palmier, « Heidegger et le national-socialisme », Cahier de l’Herne sur Heidegger, 1983. 29. Entretiens avec Jacques Ellul, 15 janvier 1988. Contrairement à ce que pourraient laisser croire les polémiques suscitées environ tous les dix ans par la « découverte » du nazisme d’Heidegger, cet engagement était connu avant la guerre

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